Monnaies non conventionnelles 1/5

vraies monnaies ou faux problème ?

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On les dit « primitives », « votives » ou « premières ». Elles ont des formes inouïes, peuvent varier de quelques grammes à plusieurs centaines de kilos, ont circulé à diverses époques aux quatre coins du monde… et sont la bête noire de bien des numismates et archéologues ! Monnaies, objets de culte, ou ancêtres du monnayage « conventionnel » ?

Monnaie Tok en argent et subdivisions 1615 à 1768, de 60 g à 6,5 g. Collection privée (Photos F.Neuwald)

Dès lors que l’on aborde le sujet des monnaies non conventionnelles — c’est-à-dire dont la forme et le fractionnement ne correspondent pas à notre conception de « monnaie » — il faut se résoudre à trois choses :

1/ lutter pour trouver de la documentation sur le sujet.

2/ se noyer sous la masse impressionnante de variétés, de formes et d’origines.

3/ cela fait, à évoluer sur un champ de bataille ou numismates et archéologues s’estourbissent à grands coups de théories saugrenues.

N’étant adepte ni de la bataille rangée ni de la plongée en apnée, c’est avec soulagement que j’ai saisi la main tendue par l’expert numismate Jean-Pierre Garnier, ancien archéologue, professeur à l’Institut d’Etudes Techniques et Historiques des Objets d’Art, et membre de la Société Française de Numismatique, pour cheminer à travers la jungle de ces monnaies aussi fascinantes que controversées.

Jean-Pierre Garnier (Photo F.Neuwald)

Donc, ces monnaies ? Primitives ou objet de culte ? Face à de type de question, Jean-Pierre Garnier ne peut retenir un sourire teinté de dérision.

« Autant évacuer immédiatement les problèmes de sémantique douteuse du type « monnaies premières » ou « monnaies primitives ». » Dit-il. « Monnaies non conventionnelles est bien le terme adéquat. C’est-à-dire en dehors de notre conception schématique de la monnaie. Ce n’est pas parce que les monnaies non conventionnelles ne répondent pas à nos critères de forme qu’elles ne sont pas des monnaies. Dès l’instant où l’on prend du métal, qu’on le divise pour faciliter les transactions, ou pour matérialiser une richesse, nous parlons de monnaie « pure ». Il n’y a pas de raison de l’appeler autrement. Monnaies premières ? Elles n’ont rien de premier ni de primitif, ce sont des monnaies. Point. »

Voilà qui a le mérite d’être clair. Monnaies au même titre que nos euros ou nos francs, donc, même si une croix du Katanga de 50 kg ou une monnaie Yap de plus d’une tonne aurait peine à trouver sa place dans nos portefeuilles…

Ichibu Gin, période Ansei JNDA 09-52 Fa. Collection privée (Photos F.Neuwald)

Et c’est sans doute ici qu’il faut tordre le cou à un autre mythe concernant les monnaies non conventionnelles : elles ne sont pas, comme j’ai eu l’occasion de l’entendre ou de le lire à plusieurs reprises, les prédécesseurs des monnaies rondes !

Dans la tête de beaucoup, une chronologie fantaisiste, nourrie de théories de « spécialistes » aujourd’hui désuètes, s’est dessinée et pourrait se résumer grossièrement à cela : au début était le troc puis s’ensuivirent les coquillages (les fameux cauris), les monnaies « primitives » (entendez pas là les monnaies non conventionnelles) et, un beau jour (miracle de l’évolution et de la civilisation !) naquit la première « vraie » monnaie, bien ronde — ou presque—, que toute population un tant soit peu civilisée s’est, bien sûr, empressée d’imiter.

Facile et flatteuse chronologie numismatique mais… totalement erronée !

« Que certaines monnaies non conventionnelles aient eu cours avant les monnaies rondes ? Aucun doute là-dessus. » Affirme Jean-Pierre Garnier. « Mais qu’elles soient un pâle brouillon préfigurant l’arrivée des monnaies « conventionnelles » ? Sûrement pas ! Les monnaies non conventionnelles ont existé antérieurement ou parallèlement à notre système monétaire, et se sont souvent fondu dans ce qu’on peut appeler le monnayage conventionnel. Quant à croire que ce sont les occidentaux qui ont « inventé » les monnaies rondes… »

Il éclate de rire.

« En Occident, les monnaies étaient rondes accidentellement. C’était au départ de petits lingots de métal de forme ovoïde sur lesquels ont apposait une empreinte. Plus tard, quand ces monnaies s’aplatirent et s’agrandirent, on pensa, pour éviter le rognage, à dessiner un grenetis, ou une grande couronne, qui tracerait un cercle. À partir de ce moment seulement, il y eut une idée de « rond ».

À gauche, Huobu, bêche de valeur Wang Mang émis de 14 à 23 après J.-C., bronze.
À droite : copie moderne en laiton. Collection privée (Photos F.Neuwald)

Les Chinois, eux, approximativement au troisième siècle avant Jésus-Christ, fabriquaient déjà des monnaies parfaitement rondes et nullement par hasard ou par souci du rognage. Ils leur ont donné une forme prédéterminée, sans doute aucun, car elles étaient fondues et coulées dans un moule volontairement rond ! Il faut donc casser le mythe des occidentaux inventeurs de la monnaie ronde. De plus, preuve que les monnaies rondes ne sont pas l’évolution « naturelle » des monnaies non conventionnelles, chez ces mêmes Chinois circulaient à la même période des monnaies rondes mais aussi des bêches, des couteaux, etc. Sans aller aussi loin, il existait en Italie centrale les « aes rude », des morceaux de métal informes de 300 grammes, à peu près. Ils avaient cours alors que les statères de Lydie existaient depuis longtemps. Du côté des Balkans, on trouve des monnaies en forme de dauphin, nettement postérieures à Crésus. On ne peut donc pas faire une chronologie nette des monnaies non conventionnelles car certaines eurent cours avant crésus, d’autres beaucoup plus tard, et certaines jusqu’à une date récente, comme les manilles ou les croix du Katanga. »

Monnaie Tok en argent et subdivisions 1615 à 1768, de 60 g à 6,5 g. Collection privée (Photos F.Neuwald)

Mais il y a pire pour donner des cauchemars aux indécrottables numismates bornés pro-occidentaux. C’est qu’il y a fort à parier que ces monnaies, taxées de primitives et de naïves, sont plus proches de notre système monétaire qu’un décadracme ou un denier !

Monnaie Mfunte en fer forgé, utilisée par les Mfunte à la frontière du Nigéria et du Cameroun. Collection privé (Photos F.Neuwald)

« Il n’y avait pas de concept de monnaie d’or en chine. » Explique Jean-Pierre garnier. « En Lydie, quand on frappait des statères d’électrum, c’était pour thésauriser de la richesse et mettre son empreinte, son logo, sur sa propre richesse. Tandis que la monnaie chinoise, elle, dès l’origine en métal non précieux, à l’instar de nos monnaies modernes, était destinée aux besoins populaires, pour faciliter les échanges. Leur monnaies ont donc, dès l’origine et à époque équivalente, un concept beaucoup plus monétaire que les nôtres. Et, si on va très loin dans ce raisonnement,on pourrait se laisser aller à dire que, forme bizarre ou non, les premières vraies monnaies sont des monnaies chinoises ! »

Alors ? C’est, qui les primitifs, hein ? 😉

 

Cristina Rodriguez

Article précédemment publié dans Numismatique et Change N°362 – Juillet-Août 2005

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