Lucien Bazor

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Le nom de Lucien Bazor, Graveur Général des monnaies à la Monnaie de Paris de 1930 à 1958, est sans doute aussi célèbre que le personnage lui-même est méconnu.

« En ce 14 juillet, Lucien Bazor, ancien Graveur Général des monnaies, est décédé. Il avait pris sa retraite en 1958, après 28 ans de carrière administrative.» Annonçait une parution officielle la Monnaie de Paris en 1974.

Ayant officié durant presque 30 années, on pourrait croire que la documentation concernant le graveur est abondante. Il n’en est rien, et lorsqu’on commence à creuser un peu, à interroger collectionneurs ou professionnels, un certain embarras s’installe. Il nous a fallu un certain temps pour en saisir la raison : l’ombre de la collaboration plane sur la mémoire de l’artiste.

Sa biographie nous apprend pourtant qu’à 17 ans, Lucien Bazor a été appelé sous les drapeaux. Qu’il y resta sept longues années, dont cinq à combattre au front, face à l’armée allemande. Il sera blessé, gazé, et enfin salué pour son courage face à l’ennemi. Il fera même l’objet d’une citation.

Comme graine de collaborateur, on peut sans doute trouver plus convaincant…

Mais voilà : Lucien Bazor a aussi exécuté le portrait officiel du Maréchal ornant l’avers de la fameuse « 5 francs Pétain ».

Rappelons tout de même qu’il était alors Graveur Général des monnaies et un artiste célèbre pour la ressemblance de ses portraits. Dès lors avait-il vraiment la possibilité de refuser cette commande sans subir les foudres du pouvoir en place ?

Alors, aux flagorneries du genre : « Moi, j’aurais préféré être pendu plutôt que d’aider à la propagande de Pétain comme l’a fait Bazor ! », que j’ai pu en entendre en préparant cet article, je répondrai qu’il est facile, pour les enfants des 30 glorieuses, de donner des leçons ou de juger ceux qui ont vécu la terrible époque de la Seconde Guerre ; ils n’y étaient pas.

Cette petite mise au point effectuée, revenons à notre homme.

Lucien Bazor est né à Paris, en janvier 1889. Son père, graveur sur acier et réducteur, possédait un atelier de tours à réduire. C’est dans cet atelier que l’artiste fut formé aux travaux de gravure, et initié, dès sa prime jeunesse, à l’art et aux techniques de la médaille. En 1913, Lucien Bazor fut admis à l’école des beaux-arts, où il reçut l’enseignement du célèbre Auguste Patey. Bazor grava d’ailleurs son portrait, que vous pouvez voir ici.

Nous étions alors à la veille de la Première Guerre, et comme nous l’avons dit plus haut, Lucien Bazor fut appelé sous les drapeaux, à l’instar de beaucoup de jeunes gens de sa génération.

Sculpteur et dessinateur émérite, excellent graveur, il enlèvera en 1923 la première place du Grand Prix de Rome de gravure en médailles. En 1928, il sera honoré de la médaille d’argent du Salon des Artistes français, et la même année, lauréat du grand concours organisé pour la création des pièces de monnaie nouvelles qui devaient concrétiser la fameuse réforme de stabilisation monétaire. Il fut en effet classé premier pour la monnaie de cent francs en or (qui ne fut d’ailleurs jamais mise en circulation), et deuxième pour les monnaies d’argent.

Artiste talentueux d’une compétence exceptionnelle, il fut ainsi choisi, en 1930, pour succéder à son ancien maître Auguste Patey en qualité de Graveur Général des monnaies. Le directeur des monnaies de l’époque a d’ailleurs écrit au sujet de Lucien Bazor : « c’est un artiste remarquable et connaissant en outre admirablement la technique de son métier ».

Collection J. Pirot

À une époque où les techniciens supérieurs étaient bien moins nombreux qu’aujourd’hui, sa solide formation artisanale et la technique du métier, inculquées principalement par son père dès son adolescence, lui furent précieuses. Il devint ainsi un spécialiste des problèmes complexes, notamment techniques, que peut présenter l’établissement des instruments monétaires.

De 1930 à 1958, Lucien Bazor fit honneur à sa carrière de graveur général et dirigea sans incident un atelier doté d’un effectif total d’une soixantaine d’agents, de chefs mécaniciens, de graveurs et d’ouvriers professionnels tout en créant, ou adaptant, une vingtaine de types monétaires. La plus connue des numismates étant, évidemment et bien qu’elle n’ait jamais été mise en circulation, la célèbre monnaie de cinq francs à l’effigie du Maréchal Pétain.

Cette monnaie — et j’ai presque envie ici d’y accoler l’épithète « maudite » — a malheureusement trop souvent fait oublier que Lucien Bazor est l’auteur de nombreuses médailles éditées par la Monnaie de Paris. Vous pouvez en voir quelques exemples dans cet article, et principalement le superbe et rare jeton de la Société Française de Numismatique sur l’avers duquel on peut admirer la numismatique personnifiée par une jeune femme, un genou à terre, observant une monnaie.

Lucien Bazor fut aussi l’auteur d’un grand nombre de monnaies métropolitaines, de départements et territoires d’outre-mer, et, ce que l’on sait moins, de monnaies étrangères. Vous pouvez voir ici l’essai de la monnaie de 5 pesos, commémorant les célébrations du centenaire de la constitution de 1830, exécutée pour la République d’Uruguay.

Signalons également que Lucien Bazor a réalisé l’insigne du Conseil Economique et, plus ludiques, un coupe-papier et un miroir aujourd’hui très recherchés par les collectionneurs.

 

La « coquille » du Maître !

Collectionneurs qui avez arpenté les salons numismatiques à la recherche de la fameuse « 5 francs Pétain », sachez que la monnaie que vous avez dans les mains a failli valoir à Lucien Bazor un bon coup de règle sur les doigts ! Non de la part des opposants au Maréchal, mais de celle de l’honorable maître d’école qui lui a probablement inculqué, comme ce fut le cas de tous les petits écoliers de l’époque, les règles orthographiques de la langue de Molière…

Comme nous l’avons vu, bien conscient de l’importance de la propagande par la médaille et la monnaie, c’est à Lucien Bazor que le Maréchal Pétain confia la création de son portrait devant figurer sur la monnaie de cinq francs, et Pétain ne pouvait sans doute faire de meilleur choix.

Le revers de cette monnaie fut choisi par la suite, après concours, et vous pouvez d’ailleurs voir sur cette photo l’essai présentant l’avers de Bazor et le revers de Galle.

Ce fameux droit du maître, donc, fit l’objet d’un galvano dont la photographie fut envoyée à la presse, impatiente de voir à quoi pouvait bien ressembler la nouvelle monnaie. Et là, une surprise attendait les journalistes. Pour preuve, ce court extrait d’un article rédigé par J.C. de Chassaigne pour le journal « L’illustration » du 4 janvier 1941 :

« (…) Sur la maquette, les lettres ont l’épaisseur convenable, il en sera de même sur les pièces frappées. Il est amusant de constater une curieuse coquille : Philippe avec deux « LL ». Évidemment, la maquette provisoire — reproduite sur un galvano dont nous avons la réduction photographique — a été terminée en hâte et l’inscription modelée rapidement. L’effort de l’artiste ne portant que sur l’effigie. D’où cette légère distraction qui sera vite rectifiée. Mais le galvano aura une véritable valeur d’erreur, chère aux collectionneurs ! »

Alors, Maître Bazor ? Fâché avec l’orthographe ?

 

À vos loupes !

Tous les numismates collectionnant les monnaies françaises connaissent cette monnaie de 2 francs créée par Lucien Bazor. On l’appelle habituellement la « 2 francs à la francisque ». En réalité, il ne s’agit pas d’une francisque, mais d’un faisceau, comme en portaient les licteurs de l’antiquité à la tête d’un cortège lors d’apparition publique d’un magistrat. Peu importe. Cette monnaie étant de taille relativement modeste et souvent reproduite à l’échelle dans les catalogues ou les ouvrages de référence, peu savent qu’à la base du faisceau se trouve une minuscule inscription. Si vous prenez votre loupe et y regardez d’un peu plus près, vous verrez le mot « PETAIN » apparaître en toutes lettres… Qui a dit que la folie des grandeurs ne savait pas se faire discrète ?

 

La « bédoucette »

Cette petite monnaie tire son surnom d’Albert Bédouce, membre de la commission des finances de l’époque qui, comme nombre de ses contemporains, détestait cette piécette !

Elle est d’ailleurs le fruit d’une curieuse « récupération ». En 1929, en effet, eut lieu un concours pour la pièce de dix francs, auquel Bazor participa. Son essai ne fut pas retenu, la monnaie ayant au final été réalisée par Pierre Turin, mais le graveur en utilisa l’avers pour notre fameuse « bédoucette ». Sur ces photos, vous pouvez d’ailleurs admirer l’essai de la « bédoucette » et le concours de 10 francs Bazor en argent, rarissime, répertorié à moins de 10 exemplaires.

 

Merci pour leur aide précieuse à J. Pirot, M. Amandry, M. Dhénin, J.Kleiber, H. Richez et à ceux qui doivent rester anonymes.

Merci aussi au Cabinet des Médailles, qui nous a permis de prendre certaines des photos illustrant cet article.

Cristina Rodriguez

Article précédemment publié dans Numismatique et Change N°365 – Novembre 2005

Galerie Lucien Bazor

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