Sortez vos jetons de bal !

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« Vintage rétro », « Art Nouveau », « Art Déco », « guinguette », « titi chic »…  Ces mots et expressions n’ont jamais été autant à la mode qu’aujourd’hui. La nostalgie plane au-dessus de nos têtes, et le début du XXème siècle s’invite jusque dans les rubriques de décoration intérieure des magazines « branchés ». Cette vague « rétro » n’épargne pas la numismatique et « Tout ce qui se rapporte à cette période s’arrache à prix d’or ! » assurent les professionnels.

Vraiment tout ? Non. Il existe une collection que très peu de gens connaissent, et dans laquelle les plus rapides et les plus malins peuvent encore se tailler la part du lion : les jetons de bal.

Rien ne prédestinait Lucien Lariche,  ancien directeur de banque, à la collection de jetons de bal.

Durant presque trente ans, et jusqu’à son décès en 2020, il s’est passionné pour les monnaies de nécessité, les jetons et les jetons de bal en particulier. Il fut l’un des plus éminents spécialistes dans le domaine et c’est bien sûr à lui que nous avions tout naturellement fait appel pour nous les présenter il y a quelques années…

« Les jetons de bal… J’ai découvert ces curieux jetons par hasard. Je possédais depuis très longtemps, mais sans m’en occuper réellement par manque de temps, une collection de monnaies françaises en argent. » Se souvient Lucien Lariche. « C’est en cherchant à la compléter au marché aux puces de Saint Ouen que j’ai trouvé mes premiers jetons de bal, dans une soucoupe remplie de bric-à-brac. Ces objets m’ont un peu intrigué, et je les ai achetés. Ils ne coûtaient pratiquement rien, à l’époque. Quelques francs, tout au plus, et ce fut le début de mon aventure. »

Retraité, il prendra contact l’avec l’ACJM (Association des Collectionneurs de Jetons-Monnaie), où il fera la connaissance d’autres collectionneurs et de leur fondateur, qui deviendra son complice et ami : Roland Elie. En 1996, Lucien Lariche deviendra président de l’association et s’y investira sans compter son temps ni son énergie.

Mais, au fait… qu’est-ce qu’un jeton de bal ?

C’est un petit jeton qui permettait de « payer une danse » à l’occasion d’un bal. Une sorte de « laissez-passer » pour la piste qui concédait aux danseurs le droit de s’ébattre à leur gré durant un temps défini.

On trouve trace dès le début du XIXème siècle d’objets qui permettaient de payer la danse, et il ne s’agissait pas toujours d’un jeton.

« Les sources parlent d’un « donneur de cachet » qui passait au milieu des tables et qui donnait un cachet pour danser contre paiement. » Explique Lucien Lariche.

Le paiement à la danse existait donc déjà à cette époque, mais fut surtout employé dans les guinguettes, qui n’ont rien à voir avec les guinguettes d’aujourd’hui. En fait, tout ce qui n’était pas « établissement select » était considéré comme une guinguette. C’était d’ailleurs l’appellation officielle de la préfecture de police. En général, ces petits établissements se trouvaient à la périphérie de Paris — sur les bords de seine, par exemple —, mais il en existait aussi quelques-uns à Paris intra-muros.

Les jetons de bal entrent en scène

Il était donc courant, dans les petits établissements, de payer « la danse », c’est-à-dire l’orchestre (généralement des joueurs de cabrette auvergnate), comme on paierait pour un tour de manège. Au début, dans les bals de quartier, c’était le musicien qui « ramassait la monnaie » ou « passait le chapeau », le patron de l’établissement, lui, se payant sur les consommations.

Mais comment cela se déroulait-il exactement ?

Très simplement. À un moment donné, on interrompait la danse et quelqu’un criait : « Passons la monnaie ! » Le préposé au « chapeau » circulait entre les couples pour récupérer le gagne-pain des musiciens sous forme d’argent ou de jetons. C’est de là que vient la célèbre expression « passez la monnaie ».

« Il faut bien comprendre qu’il n’y avait pas de droit d’entrée pour ces bals. » Précise Lucien Lariche. « Si l’on restait debout, sans danser et sans consommer, on ne dépensait pas un centime. Si, en revanche, on s’asseyait à une table ou au bar, on devait consommer (à un prix tout à fait normal). Le droit de danser, lui, était compris dans le prix de la danse. »

Cabrette contre accordéon

Au début, les musiciens récupéraient donc directement les bénéfices des danses sous forme de monnaie, ou de jetons échangeables. Puis, arrivèrent les accordéonistes italiens et un vent de révolte souffla sur le petit monde des bals populaires…1

Contre toute attente, ces nouveaux arrivants, adeptes de la musique « moderne », acceptèrent en effet d’être payés « à prix vil » (SIC) à l’heure ou à la soirée, laissant le patron ramasser « la monnaie ». Celui-ci bénéficiait ainsi non plus seulement du prix des consommations, mais aussi des danses, qui lui permettaient de payer les musiciens.

Rébellion des joueurs de cabrette qui voulaient continuer à ramasser la monnaie eux-mêmes, conformément à la tradition, n’en déplaise aux « traîtres à l’Auvergne » qui engageaient des musiciens étrangers.

Beaucoup de bruit mais guère de résultat car la rébellion se tassa peu à peu et généralement pour une raison toute simple : les joueurs de cabrette étaient devenus à leur tour… patrons de bistrot !

C’est alors que fut lancée l’idée de simplifier la collecte des paiements des danses, faisant gagner du temps, et donc de l’argent : pourquoi ne pas faire des jetons personnalisés au cachet de l’établissement pour payer les danses ? Le cavalier (car c’était généralement les hommes qui payaient les danses) n’aurait plus qu’à se présenter à la caisse en arrivant et acheter un ou plusieurs jetons « maison », qui seraient rapidement ramassés au moment voulu sans avoir à faire de la monnaie ou à en rendre.

Les jetons de bal, une monnaie à usage interne à l’établissement, étaient nés. Et les patrons se voyaient désormais condamnés à se creuser un peu la tête car, quand vous cohabitez avec trois ou quatre bals dans la même rue, il faut bien faire oeuvre d’imagination pour distinguer ses jetons de ceux du voisin. Exercice d’autant plus périlleux lorsqu’on récupère les jetons à toute vitesse dans la semi-obscurité. C’est la raison pour laquelle les jetons de bal ont parfois des formes un peu biscornues : pour pouvoir les reconnaître au rapidement au toucher.

Comment ces jetons sont-ils parvenus jusqu’à nous ?

« Il arrivait qu’un cavalier ayant acheté des jetons ne trouve pas la musique ou l’ambiance à son goût et quitte le bal avec ses jetons dans la poche. » Explique Lucien Lariche. « Il pouvait arriver aussi qu’il ne trouve pas de cavalière. Ou qu’il en trouve une assez rapidement et choisisse un coin plus tranquille ! »

Bref, quelle qu’en soit la raison, notre danseur ne pouvait pas utiliser les jetons restants dans le bal d’à côté. Beaucoup de ces jetons ont donc traîné dans le fond des poches, puis des tiroirs, avant de parvenir jusqu’à nous.

« On en a aussi des boîtes pleines, provenant de bals fermés, qui avaient changé de nom, ou tout simplement des stocks que l’on avait décidé de renouveler, voire des réserves. »

Les jetons de bal en circulation étaient donc très nombreux.

« Les petits bals auvergnats se sont beaucoup développés. » Conte Lucien Lariche. « Et s’ils ont aussi bien marché, c’est parce qu’il existait un besoin réel. Tous les grands établissements où l’on pouvait se trémousser avaient peu à peu disparu et la population, comme à toute époque et en tout lieu, avait besoin de… danser ! C’était l’une des rares distractions de l’époque. Le cinéma n’en était qu’à ses balbutiements, et les spectacles populaires étaient rares. Dans les cafés auvergnats, les premiers clients étaient bien sûr les natifs de la région venus danser sur les airs du pays, mais très vite, ils se sont ouverts à une autre population, et à la bourrée se sont ajoutées les danses à la mode. »

Il ne faut pas oublier que dans le Paris du début du XXIe siècle, il ne restait plus que 4 ou 5 grands établissements alors qu’au XIXe siècle, il y en avait partout. Ces petits bals qui se multipliaient étaient donc nécessaires.

Identifier un jeton de bal

Récupérer un jeton de bal, soit, mais encore faut-il réussir à l’identifier et ce n’est pas aussi simple qu’il y paraît…

« Le cas le plus facile est lorsque le jeton comporte des inscriptions précises, comme le nom, l’adresse et la ville. » Explique Lucien Lariche. « Il ne reste plus alors qu’à fouiller pour espérer obtenir des informations. Les recherches peuvent être faites à partir des annuaires de commerce, et, surtout, des archives du journal « L’auvergnat de Paris », des informations régionales permettant aux « exilés » de se tenir informés des nouveautés « du pays ». 2 Attention, il s’agissait d’informations très précises allant de « la maîtresse d’école du village untel a été malade » à « la vache de monsieur X est morte suite à la maladie truc ». Il y avait des pages par village ou par ville – ils avaient des correspondants partout ! C’est un délice à lire. Et il y avait aussi une page « nouvelles de Paris », qui racontait ce qui se passait dans les établissements auvergnats de la capitale, mais, surtout, comprenait une rubrique « vente de fonds de commerce ». On trouvait, sur une ligne, l’acheteur, le vendeur, la date et le nom et l’adresse de l’établissement. Dans cette même page pouvaient aussi se consulter des annonces : « Madame untel, notre compatriote de truc, vient d’épouser untel, patron de l’établissement machin. » Ou encore « Notre compatriote X, patron de l’établissement Y vient d’acheter un nouveau fonds de commerce sis rue bidule comprenant un bal. ». C’est ainsi que l’on peut repérer des indices car, dans les annuaires de commerce, on ne trouve pas de notions de bal, juste le nom de l’établissent et la fonction principale (café, marchand de vin, etc.) sans aucune information précise. Si vous ne savez pas à l’avance que c’est un bal, vous n’avez aucune indication. Pour bien situer les gens et être certain de leur état civil, il m’a même parfois fallu consulter les listes électorales, les listes de recensement de la population, et même, à l’occasion, les cadastres. Les registres du commerce n’étaient obligatoires qu’à partir de la guerre de 14. Beaucoup de petits établissements avant 1930 n’étaient pas inscrits car si l’obligation existait, il y eut des tolérances très nombreuses. »

Pas évident, donc. Et imaginez à quel point cela se corse encore lorsque le jeton est anonyme. Que vous avez juste un nom… Il est presque impossible à localiser, dans ce cas.

En France, il y eut une dizaine de milliers de bals, dont plusieurs centaines à Paris et en banlieue. Bien sûr, à l’époque, la province imitait beaucoup Paris et certains établissements de province, parfois même en Belgique, reprenaient le nom d’établissements parisiens, comme le célèbre « Coliseum ».

La fin des jetons de bal

Certains bals ont continué jusqu’à la Seconde Guerre. D’autres ont fermé avant car bien des petits bals eurent tendance à copier ce qu’on appelait les « dancings », à l’époque. Ceux qui ont pu s’agrandir l’ont fait et ont abandonné le système des jetons. Les autres ont tout simplement fermé leurs portes, ne pouvant survivre à la concurrence avec leur réputation de « vieillot » et de « populaire ».

« La guerre a créé une coupure définitive avec les bals populaires. » Explique Lucien Lariche. « Les jeunes gens de l’époque ne fréquentaient plus ce genre d’endroits. La clientèle avait changé et ses envies n’étaient plus les mêmes. Les nouvelles danses arrivaient des USA et on ne s’amusait plus comme papa et maman. »

Une page était tournée.

Les jetons de bal sont vraiment des objets fascinants et si cet article vous a donné envie d’en savoir davantage, nous vous invitons à découvrir l’ouvrage de Lucien Lariche : Les jetons de bal : 1830-1940, édité par l’Association des collectionneurs de jetons-monnaie (ACJM) imprimé en 2006 — 1 vol. (335 p.).

Cristina Rodriguez

Article précédemment publié dans Numismatique et Change N°380 – Mars 2007

 

  1. Les danseurs professionnels sont arrivés dans les années 20. Ils se prétendaient tous sud-américains car les danses latines, comme le tango ou le paso doble, étaient à cette époque très à la mode. Ils avaient tous le style « lover » gominé qui nous fait beaucoup rire aujourd’hui.
    Les danseurs mondains, car c’est ainsi qu’on les appelait, officiaient uniquement dans les grands dancings, pas dans les guinguettes. Ils étaient rémunérés, bien sûr, et les femmes achetaient un ticket, ou équivalent, pour le donner au danseur qui, bien sûr, se faisait payer ensuite.
    Il y eut beaucoup d’histoires cocasses au sujet de ces danseurs car leurs clientes étaient en général des dames riches et on imagine aisément des dérives qu’il put y voir. On trouve dans la presse des années 20 tout un tas d’histoire sur les danseurs mondains. Cela commence toujours de la même façon : le garçon se faire entretenir puis ça finit par le cambriolage de la maison de la dame trop généreuse. Les danseurs mondains avaient leurs homologues féminins, les « taxi-girls », des filles disponibles pour danser (et seulement pour danser, en théorie). On les trouve par exemple au Coliseum dans les années 30.
  2. Il fut une époque où la population du centre de la France « monta » sur Paris dans l’espoir d’une vie meilleure. Il faut rappeler que, dans certaines grandes familles d’Auvergne, par exemple, le seul à hériter de la ferme familiale était l’aîné. Les cadets, eux, n’avaient rien et devaient aller travailler ailleurs. Beaucoup de ces enfants sont donc venus chercher fortune à Paris, et c’est cette migration de populations du centre de la France que l’on qualifiait en général « d’Auvergnats ». Un peu à tort, car il s’agissait bien plus que d’Auvergnats. Tous les départements du centre étaient touchés par ces déplacements. Ces mouvements de population se sont énormément développés dans les années 1880. Beaucoup de ces « Auvergnats » étaient porteurs de charbon ou porteurs d’eau. Ils joignirent bientôt à ces activités les célèbres buvettes, qui n’ont pas tardé à devenir des cafés.

 

Galerie des jetons de bal

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