Jean Varin, de l’homme à la légende

Jean Varin, de l’homme à la légende 1/7

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Descendant d’une famille de sculpteurs et de médaillistes, Jean Varin est célèbre pour les oeuvres qu’il exécuta sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV, mais il est aussi l’homme sous la pression duquel se généralisera, dans les ateliers monétaires français, l’usage du balancier.

 Les origines de Jean Varin (ou Warin) sont bien obscures, et les sources concernant ses jeunes années sont si réduites, ou tellement confuses, s’y mêlent tant de contradictions, qu’elles resteront probablement toujours soumises à caution. Tout ce que l’on a dit sur ce sujet doit donc être considéré avec un certain recul, et tout ce que l’on pourra en dire ne doit être entendu qu’au conditionnel.

Carré du double Louis d’or de Louis XIV par Jean Varin, 1652. (Cabinet des Médailles,BNF | Photo F.Neuwald)

Certains auteurs, comme Ch. Perrault (1), le pensent né en 1604. Le Comte de Becdelièvre, lui, opte pour l’année 1603, et d’autres encore pour 1599. La plupart des auteurs le disent Liégois, mais d’autres originaire de Sedan. On l’affuble tantôt d’un père homonyme, tantôt d’un père natif de Reims, en Champagne. Une plongée dans une mer de suppositions qui feraient perdre son latin, et parfois sa patience, aux plus aguerris. De l’enfant surdoué ayant attiré l’attention de Louis XIII au faussaire méprisable (voir l’article « Jean Varin, faux monnayeur ? » ), tout a été dit, inventé, écrit ou rapporté sur Jean Varin.

Si l’on se fie à Mazerolle (2), sans doute le biographe de Varin que l’on peut supposer l’un des plus fiables, et si l’on considère ses sources et ses raisonnements, le graveur serait né à Sedan, près de Liège, approximativement en 1596. Mazerolle estime — à mon sens, avec raison — que l’on ne peut admettre une naissance en 1603 ou 1604 car, la présence de Jean Varin étant attestée en France à la fin de l’année 1625 en qualité que Maître Orfèvre, le graveur aurait alors dû accéder à la maîtrise à 21 ou 22 ans environ, et cela, bien sûr, après avoir accompli l’apprentissage requis — qui durait 8 ans. Si l’on considère que les apprentis orfèvres ne pouvaient être reçus avant leur dixième année ou une fois leurs 16 ans révolus, on réalise que la naissance Jean Varin ne peut être qu’antérieure à ces dates.

La recherche des origines se complique davantage encore lorsqu’on sait que les sources françaises font état de trois Jean Varin vivant à la même époque et dans la même ville…

Toujours d’après Mazerolle, certains indices tendraient à prouver un lien de parenté entre eux, mais lequel, nul ne saurait le dire avec exactitude. Et ces trois homonymes ne sont pas les seuls, tant s’en faut.

Les choses se précisent un peu plus lors de l’arrivée de Varin à Paris.

Louis XIV. Louis d’or à la tête nue, 1668 A. (Cabinet des Médailles,BNF | Photo F.Neuwald)

Si l’on en croit Philippe Lenain (3) « Jean Varin a épousé la veuve de René Olivier, fils d’aubin, qui était conducteur du Moulin de Paris. La charge étant héréditaire il en devint possesseur et, en 1628, se trouvait maître-garde et conducteur du balancier, emploi qu’il conserva jusqu’en 1672, gravant les types de monnaies dont il avait entrepris la fabrication, s’appropriant le travail de Jean Darmant, dont il racheta la charge de tailleur général en 1646. »

Vers l’an 1639, la Monnaie du Moulin (voir article « Le monnayage mécanique sous Louis XIII ») est définitivement transférée au Louvre, d’où elle dépendra des Bâtiments du Roi et non plus de la Cour des Monnaies. À cette époque, Jean Varin, responsable de l’établissement et Graveur Général des Monnaies, usera de persuasion — et de son talent — pour démontrer la supériorité de la frappe au balancier sur la frappe au marteau. C’est ainsi qu’en 1640, la mécanisation de la frappe monétaire en France donnera naissance au célèbre louis, gravé, bien sûr, par Jean Varin.

La série des pièces d’or, frappées donc dès cette date au balancier, comprend trois types : le « louis », le « double louis » et le « quadruple louis » ; que nous sommes habitués depuis le XVIIe siècle à appeler respectivement — et improprement — le demi-louis, le louis et le double-louis.

Louis XIII. Pièce de 4 louis, 1640 A. (Cabinet des Médailles,BNF | Photo F.Neuwald)

À côté de ces pièces courantes a été frappée, en petit nombre, une série de trois monnaies de grand module : 20 louis, 16 louis et 8 louis (dix, huit et quatre louis). Ces pièces de plaisir, destinées à servir de cadeaux, et à prouver le savoir-faire de la Monnaie du Moulin de Paris, n’ont pas circulé. Ici, vous pouvez voir une monnaie de 8 (ou 4) louis, la plus rare de la série, n’étant répertoriée qu’à 3 ou 4 exemplaires.

Piéfort le Louis XIII au buste drapé et cuirassé. Tranche inscrite EXEMPLUM PROBATI NUMISMATIS. (Cabinet des Médailles,BNF | Photo F.Neuwald)
Poinçon gravé de la main même de Jean Varin, à l’effigie de Louis XIII. (Cabinet des Médailles,BNF | Photo F.Neuwald)

Le « louis de France » était né et la réforme monétaire en marche.

Le portrait du roi, rappelant les bustes des empereurs romains, dont il était un fervent admirateur — tout comme le serait plus tard son fils Louis XIV — est d’une finesse et d’une maîtrise rarement atteinte, mais d’autres monnaies, piéforts et essais viendront s’y ajouter : le « louis d’argent », les « blancs » ou la « monnaie assise ». Vous pouvez d’ailleurs admirer sur ces photos un poinçon gravé de la main même de Jean Varin, à l’effigie de Louis XIII, et un piéfort le Louis XIII buste drapé et cuirassé.

Louis XIV. Frappe hybride en or. D’un coté Louis XIV de l’autre Louis XIII. (Cabinet des Médailles,BNF | Photo F.Neuwald)

Mais si ces portraits monétaires avaient été créés pour traverser les siècles, il ne devait pas en être de même pour le modèle, et en 1643, Louis XIII « rendit son âme à Dieu ».

Fils de ce dernier et d’Anne d’Autriche, Louis XIV (Dieudonné, de son deuxième prénom) lui succède.

Âgé de 5 ans à peine, il est placé sous la régence de sa mère et la houlette de Mazarin, son parrain.

Louis XIV. Louis d’or au buste juvénile, tête laurée 1658 A. (Cabinet des Médailles,BNF | Photo F.Neuwald)

S’il est un fait reconnu que nombre de grands hommes on souvent été les victimes accidentelles d’un changement de règne, il n’en fut pas de même pour Jean Varin.

Très vite, le grand graveur arrive à éveiller la curiosité du jeune roi pour l’art de la « médaille ». Sous sa tutelle, Louis XIV deviendra même un collectionneur chevronné. Certains vont jusqu’à affirmer que, chaque matin, après l’office, Louis XIV avait pris l’habitude d’aller admirer sa collection de « médailles » !

Si je mets des guillemets, c’est qu’à travers le terme « médaille », il faut bien sûr comprendre « médailles et monnaies », les monnaies antiques étant à l’époque ainsi désignées.

Louis XIV. Louis d’or à la tête nue, 1668 A. (Cabinet des Médailles,BNF | Photo F.Neuwald)

Témoin de cette initiation et de cette passion, il existe un célèbre tableau attribué à Jean Lemaire (que chaque numismate a vu au moins une fois dans sa vie !). Il représente Jean Varin donnant un cours de numismatique à Louis XIV enfant — pardon, « initiant le jeune Louis XIV à la science des monnaies ».

On peut encore l’admirer à l’Hôtel de la Monnaie de Paris, mais cette toile a tant et tant de fois été reproduite, ou publiée, que nous n’avons pas voulu vous faire l’affront de récidiver.

Louis XIV. Piéfort Double Louis d’or à la mèche courte, 1644 A. Tranche: PONDERE SANCTVARII. (Cabinet des Médailles,BNF | Photo F.Neuwald)

La superbe collection qu’admirait chaque jour Louis XIV constitue d’ailleurs, encore aujourd’hui, une importante partie du fond du Cabinet des Monnaies, Médailles et antiques de Paris, anciennement « Cabinet du Roi ».

Il ne faut pas attendre bien longtemps pour que Louis XIV, à l’instar des empereurs romains qu’il glorifie, utilise la « médaille » — au sens large, donc — comme support de propagande. Comme aimait tant le faire l’empereur Auguste, dont Louis XIV ne manqua pas de s’inspirer, « monnaies de loisirs » et médailles (série dite « l’Histoire métallique ») commémorant les événements les plus importants du royaume, furent réalisées puis offertes à son entourage, et aux représentants de puissances étrangères.

Et ces créations avaient de quoi impressionner, comme en témoigne ce magnifique et unique exemplaire gravé par Jean Varin et signé de sa main, en 1665, à la gloire du roi et du projet de l’architecte italien Bernini, pour la colonnade du Louvre. Cet énorme médaillon d’or pur est formé de deux estampages à très fort relief. Nous l’avons photographié dans ma main, pour que vous puissiez vous rendre compte de sa taille colossale —  et j’ai de très longues mains !

Médaille de Jean Varin et signé de sa main,en 1665,à la gloire du roi et du projet de l’architecte italien Bernini, pour la colonnade du Louvre.(Cabinet des Médailles,BNF | Photo F.Neuwald)
Cardinal de Richelieu par Jean Varin. (Cabinet des Médailles,BNF | Photo F.Neuwald)
Médaille d’Anne de l’Autriche portant Louis XIV enfant par Jean Varin. (Cabinet des Médailles,BNF | Photo F.Neuwald)

Mais attention. Si Jean Varin a la réputation, et avec raison, d’être l’un des plus grands graveurs français (ici des médailles de Richelieu Cardinal et d’Anne de l’Autriche portant Louis XIV enfant), il a aussi été un sculpteur hors pair. Nombre de ses sculptures sont célèbres d’un bout à l’autre de la planète, notamment la statue de Louis XIV en empereur romain qui se trouve à Versailles, ou le buste de Richelieu exposé à la bibliothèque Mazarine.

Son fils, François Varin, lui succédera au poste de Graveur Général, qu’il occupera de 1673 à 1681, et il y a fort à parier que la réputation d’un tel père, avec qui il devait sans cesse supporter la comparaison, a dû être bien lourde à porter…

Merci au Cabinet des Médailles de Paris, la Monnaie de Paris et aux collectionneurs privés qui nous ont permis de prendre les photos illustrant cet article ainsi qu’à tous ceux qui en ont permis la réalisation (L. Cléaud, B. Fouvier, J.P. Garnier, M. Amandry, M. Dhénin et ceux qui ont dû rester anonymes).

Cristina Rodriguez

Article précédemment publié dans Numismatique et Change N°366 – Décembre 2005


(1) Ch. Perrault, Les hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle, Ed. A. Dezallier.

(2) Mazerolle, F. Jean Varin, conducteur de la Monnaie du Moulin, tailleur général des monnaies, contrôleur des poinçons et effigies. Ed. Bourgey.

(3) Philippe Lenain Louis XIII, Jean Varin et le dix-louis, BLFM, numéro 41, 1974

Galerie de Jean Varin

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