Monnaies

Copie et falsification

C'était un soir comme les autres. Moi, mon chat, un Pepsi tiède sur le bureau, et la base d'images de Carnavalet défilant sur l'écran. Je regardais des médailles du XIXe siècle comme d’autres une série des années 80. Boulot de routine. Et là, entre deux médailles de corporation sans grand intérêt… Paf ! L’aiguille dans la botte de foin. Un jeton octogonal en bronze. « COPIE ET FALSIFICATION DES MÉDAILLES. CABINET SECRET. » Je redresse la tête, mon chat ouvre un œil. Au revers : « POINT D'ARRÊT À LA COLLECTION ROUSSEAU ET CIE 21 XBRE 1848 », et au centre, en sept lignes : « POUR EUX / TOUT LES AUTRES / RIEN ÉGOISME EST / À L'ORDRE VOULOIR / PRIVÉ L'HISTOIRE DE / CE QUI N'EST ALORS / FAIT PAR EUX. »

Musée Carnavalet-Histoire de Paris : ND7458 Métal : laiton | Diamètre : 2.6 cm | Poids : 7.83 g
Musée Carnavalet-Histoire de Paris : ND7458
Métal : laiton | Diamètre : 2.6 cm | Poids : 7.83 g

Temps mort !

Quelqu’un a pris la peine de faire graver et frapper un jeton (en métal !!) pour accuser un type. Qui pis est par son nom et publiquement ! Alors comme ça, un certain « Rousseau » se serait amusé à jouer de la presse et du burin dans sa cave ? Waouh !?

Je repousse mon Pepsi et remets le chat (pas content) dans son panier. Ce genre d'affaire, ça ne se reporte pas au lendemain. Nan, nan.

Les sites de vente d'abord.

Rien.

Les archives numismatiques.

Rien.

Pas une description, pas un article, pas une enchère. Ce jeton n'existe pas — officiellement, du moins.
Pourtant, il est là, bien réel, bien frappé, bien… accusateur.
Rousseau, en revanche — le nom gravé sur le revers — lui, a laissé des traces.
Quelques requêtes supplémentaires et l'affaire commence à sentir quelque chose (pas très bon, d’ailleurs) : une collection rachetée par le Cabinet des Médailles… en 1848. Tiens donc !

Le timing colle… un peu trop bien.

Mais est-ce le même Rousseau ? Nulle part dans cette collection il n'est question de quoi que ce soit de « louche ». Pourtant, des copies d'une telle ampleur dans une collection, rachetée par le Cabinet des Médailles… ça ne passe pas inaperçu ! Mais il y a ce détail qui gratte et pas qu’un peu : la vente au Cabinet des Médailles s'est conclue le 18 décembre 1848, et le jeton, lui, porte la date du 21. Trois jours d'écart. Coïncidence ? Réaction ? Suite directe de la vente ?

J'ai demandé à HAL de creuser les événements autour du 21 décembre 1848. Oui, HAL — comme l'ordinateur de 2001, l'Odyssée de l'espace. C'est le surnom que j'ai donné à ChatGPT (oui, une IA froide, méthodique, qui ne dort jamais, et un poil parano, je me suis dit que ça lui irait comme un gant).

HAL, donc, a rendu sa copie :

« – 20 décembre : Proclamation officielle et Prestation de serment. L'Assemblée constituante proclame officiellement Louis-Napoléon Bonaparte président de la République. Ce dernier prête serment à la tribune de l'Assemblée :

« En présence de Dieu et devant le peuple français, représenté par l'Assemblée nationale, je jure de rester fidèle à la République démocratique, une et indivisible, et de remplir tous les devoirs que m'impose la Constitution. »

Louis-Napoléon, Prince-President de la République par Gustave Le Gray.
Louis-Napoléon, Prince-President de la République par Gustave Le Gray.

– 20 décembre (soir) : Formation du premier gouvernement

Le nouveau président nomme Odilon Barrot au poste de chef de gouvernement (président du Conseil). Ce ministère est composé principalement de membres du “Parti de l'Ordre”, marquant un virage conservateur.

– 21 décembre : Installation à l'Élysée

Louis-Napoléon Bonaparte prend possession du Palais de l'Élysée, qui devient la résidence officielle de la présidence de la République. »

Merci, HAL.

Mais le 21 décembre n'est pas la date de la vente de la collection Rousseau. C'est celle de l'installation de Louis-Napoléon à l'Élysée… Un nouveau président, un nouveau gouvernement. Y aurait-il un lien avec notre affaire ?

P’têt bien qu’oui… P’têt bien qu’non. Dans le doute, on note à tout hasard et on continue.

Je creuse sur ce Rousseau, et en creusant plus profond, je tombe sur une médaille à son effigie : J.A. Rousseau, Antiquaire, né le 18 mai à Angoulême. Un visage, une date de naissance, une ville.

Jean Antoine Rousseau
J. A. Rousseau Antiquaire | Né à Angoulème le 18 mai 1800
Alphée Dubois 1855
Métal : Cuivre | Poinçon : Main | Diamètre : 55.5 cm | Poids : 54 g

De quoi commencer à travailler.

Je passe le dossier à un ami généalogiste, Eric LE Sabazec, pendant que je continue de mon côté à creuser la piste suivante : un Catalogue du Musée de la Société Archéologique et Historique de la Charente, 1915. La médaille y est décrite. Et dans cette description, un détail qui change le profil du bonhomme : Rousseau a occupé un emploi élevé à la Monnaie de Paris avant de se lancer dans le commerce des médailles et monnaies.

Tiens, tiens…

Le Catalogue révèle autre chose. Rousseau avait des relations « haut placées » — très très haut même. C'est lui qui, le 24 février 1848, aurait donné son uniforme de garde national au duc de Nemours pour lui permettre de s'échapper de l'Assemblée nationale. Le duc de Nemours… Louis d'Orléans, fils de Louis-Philippe. Rien que ça. Alors le “Point d'arrêt à la collection Rousseau” daté du 21 décembre — l'installation de Louis-Napoléon à l'Élysée, la fin définitive de tout espoir orléaniste — commence à prendre un sens. Du moins, c'est ce que semblent dire les auteurs du jeton.

Le Catalogue me donne aussi des noms. Rousseau a édité trois ouvrages : la Notice des monnaies françaises décrite par Adrien de Longpérier, la Collection Jean Rousseau : monnaies féodales françaises décrite par Benjamin Fillon en 1860, et les Souvenirs numismatiques de la Révolution de 1848, souvent attribués à Félicien de Saulcy.

Catalogue de la Société Archéologique et Historique de la Charente, 1915. Extrait de la page 128. Bibliothèque nationale de France
Catalogue de la Société Archéologique et Historique de la Charente, 1915. Extrait de la page 128.
Bibliothèque nationale de France

De Longpérier. Fillon. De Saulcy. Voilà un réseau qui commence à ressembler à quelque chose — et peut-être une piste vers le mystérieux “Cie” du « Rousseau et Cie » inscrit sur le jeton. Les amis/complices ?

Le Catalogue décrit Rousseau comme numismate. Mais sa médaille, elle, indique antiquaire. Numismate ? Antiquaire ? Les deux ? Il y a un moyen simple de trancher : les Almanachs du commerce de Paris.

Je n'ai pas pu mettre la main sur les exemplaires de 1843 et 1844 — ils restent à consulter lors d’un prochain passage à la BnF. Mais dans celui de 1845, il est là : Rousseau (J.), numismate, médailles antiques et monnaies du moyen-âge, Palais-Royal, galeries Valois, 129 et r. Valois, 31.

Almanach du commerce de Paris 1845 Page 382
Almanach du commerce de Paris 1845 Page 382

Numismate, donc. Pas antiquaire. Du moins en 1845. À moins que les deux titres aient coexisté selon les circonstances — l'un pour le commerce, l'autre pour la réputation. Ça mérite d'y revenir.

Une dernière chose que l'Almanach confirme en creux : 1861 semble être sa dernière année d'activité. À partir de 1862, plus de Rousseau. Nulle part.

Entre-temps, mon ami généalogiste a rendu son rapport. Pour l'année 1800 à Angoulême, une seule naissance au nom de Rousseau : Jean-Antoine Rousseau, 21 Floréal an VIII — soit le 11 mai 1800.

Sauf que sa médaille, gravée par Alphée Dubois, indique le 18 mai. Et son acte de mariage, lui, mentionne le 24 Floréal an VIII — le 14 mai.

Trois dates de naissance pour un seul homme, mais l'explication est probablement plus banale que troublante : le 18 mai serait sa date de baptême — l'usage courant au XIXe siècle, beaucoup ne connaissaient que ça. Quant à l'acte de mariage, les archives parisiennes d'avant 1860 ont brûlé en 1871. Ce qu'on possède n'est qu'une reconstitution — et les erreurs de report y sont monnaie courante.

Archive Charente3 E 16-Slash-456 - Tables décennales des naissances. 1793-1852
Archive Charente3 E 16-Slash-456 – Tables décennales des naissances. 1793-1852
Généalogie et Histoire de la Caraïbe | Glanes antillaises 21ème série 2025. https://www.ghcaraibe.org/articles/2025-art40.pdf
Généalogie et Histoire de la Caraïbe | Glanes antillaises 21ème série 2025. https://www.ghcaraibe.org/articles/2025-art40.pdf

Une seule vraie date, donc : le 11 mai 1800. Et une seule date de mort, celle-là sans ambiguïté : le 6 mai 1881.

Jean-Antoine Rousseau est décédé à quelques jours de l'une de ses dates de naissance. Laquelle exactement — ça dépend de celle qu'on choisit de croire.

Acte de décès de Jean Antoine Rousseau le 6 mai 1881 Archives.paris.fr - Réf. V4E 2795 - 8 Arr.
Acte de décès de Jean Antoine Rousseau le 6 mai 1881
Archives.paris.fr – Réf. V4E 2795 – 8 Arr.

Dans Notice des monnaies françaises composant la collection de M. J. Rousseau, Adrien de Longpérier révèle que Rousseau a constitué sa collection de 3 705 monnaies en quinze ans à peine. Pour ce faire, il aurait méthodiquement écrémé les plus beaux et rares exemplaires des grands collectionneurs de l'époque : «M. Rousseau a pu tirer, des médailliers particuliers de tous les départements, les monnaies les plus belles, les plus intéressantes ; en un mot, celles qui étaient le plus renommées ».

On retrouve donc ici bon nombre de monuments qui ont été longtemps admirés dans les cabinets de MM. de Vincent, d’Autteville, de Lagoy, Ducas, Voillemier, Baillyet, l’amiral Massieu de Clerval, Tiollier, graveur général, et de presque tous les antiquaires qui, depuis un demi-siècle, ont patiemment rassemblé des monnaies françaises. »

3 705 pièces en quinze ans. Le bonhomme ne flânait pas.

Malheureusement, Longpérier ne décrit que les monnaies gauloises, mérovingiennes et carolingiennes. Intéressant pour l'historien, moins pour moi. La période qui m'occupe, c'est 1848 — et on en est loin.

Adrien de Longpérier - Notice des monnaies françaises composant la collection de M. J. Rousseau
Adrien de Longpérier – Notice des monnaies françaises composant la collection de M. J. Rousseau

Toujours pas l'ombre d'une copie, pas le début d'une falsification. Rousseau, pour l'instant, ressemble à un collectionneur sérieux, bien introduit, bien fourni.

Direction le Cabinet des Médailles de Paris, et surtout ses Registres d'acquisitions — séries C et D. Le prix d’achat de la collection Rousseau donne le ton : 103 000 francs. L'équivalent de près de 500 000 euros aujourd'hui. À titre de comparaison, un ouvrier qualifié en 1848 touchait 91 francs par mois. Rousseau a vendu sa collection l'équivalent de près de 95 ans de salaire d’un ouvrier. Il a été payé en sept versements, de 1848 à 1850.

Registre C Inventaires et Acquisitions du Cabinet des Médailles Année 1848 | Page 63 | Bibliothèque nationale de France
Registre C Inventaires et Acquisitions du Cabinet des Médailles
Année 1848 | Page 63 | Bibliothèque nationale de France
Écu de saint louis de la collection Rousseau Cabinet de Médailles | Bibliothèque nationale de France
Écu de saint louis de la collection Rousseau
Cabinet de Médailles | Bibliothèque nationale de France

Comment Rousseau a-t-il financé une telle collection ? La question reste ouverte… et en entraîne une autre, plus directe : y aurait-il des faux parmi ces 3 705 monnaies comme le laisse sous-entendre notre jeton du musée Carnavalet ? La collection a été étudiée, disséquée, cataloguée depuis plus de cent ans. Résultat : pas un article, pas une notice, pas une ligne sur une pièce douteuse (pour le moment). Rousseau collectionneur semble irréprochable. Il faut chercher ailleurs.

Collection Jean Rousseau : Monnaies féodales françaises, par Benjamin Fillon en 1860. Douze ans à peine après la vente au Cabinet des Médailles, Rousseau remet ça ! Il propose à la vente, le 24 février 1860, une partie de sa nouvelle collection de monnaies féodales. Nouvelle ? Ou reconstituée ? L'ouvrage précise que Rousseau se livre au commerce des monnaies depuis trente années. Ce qui placerait ses débuts vers 1830 — et ça colle : sa première transaction connue avec le Cabinet des Médailles remonte au 11 juillet 1836, un simple échange de monnaies estimé à 500 francs. Une pratique courante à l'époque.

Trente ans de commerce. Une collection vendue 103 000 francs. Une autre reconstituée dans la foulée. Il faut croire que le bonhomme avait la main heureuse… ou adroite ? Pourtant, toujours pas de copie signalée. Toujours pas de falsification.

Au tour de Souvenirs numismatiques de la Révolution de 1848 de Louis Félicien de Saulcy.

Et là — dès la première description Planche I numéro 1 — quelque chose pue.

« Les premiers exemplaires de cette médaille ont été frappés en étain. Depuis lors les coins sont devenus la propriété de M. Rousseau, qui a fait frapper des exemplaires, en très petit nombre, en cuivre argenté, en cuivre jaune et en cuivre rouge… »

Pardon ?

Je relis. Rousseau a racheté des coins — les matrices originales — et s'en est servi pour frapper de nouveaux exemplaires. Plus loin, Planche XXI au numéro 9 : « Les coins appartiennent aujourd'hui à M. Rousseau. »

Rousseau fait des refrappes.

Souvenirs numismatiques de la Révolution de 1848 ; attribué à Félicien de Saulcy, 1850. Planche I, N°1.
Souvenirs numismatiques de la Révolution de 1848 ; attribué à Félicien de Saulcy, 1850. Planche I, N°1.

Est-ce ça que le jeton dénonce ? Pas des faux à proprement parler — des refrappes. Des pièces frappées avec des coins authentiques, mais hors cadre officiel, hors époque. Et s'il y a une période où les refrappes posent un vrai problème, c'est précisément 1848.

Une recherche supplémentaire, et je tombe sur un catalogue de vente : Monnaies nationales de France. Collection de M. J. Rousseau, 1861, édité par Rollin et Feuardent, Antiquaires. Le titre le confirme : numismate et antiquaire, au XIXe, c'est souvent le même homme. Rollin et Feuardent le prouvent — des numismates reconnus, qui s'affichent antiquaires sans complexe.

Mais revenons à ces refrappes. Dans l'introduction du catalogue Rollin et Feuardent, noir sur blanc :

« Nous avons admis, à regret, dans notre nomenclature, quantité de pièces inventées ou refrappées avec les anciens coins. Que l'on ne croie pas que nous approuvions ce maquignonnage qui depuis quelques années est employé par des gens d'une probité suspecte. »

On le tient !

Maquignonnage. Probité suspecte. Dans un catalogue de vente !  Et la suite est plus précise encore : « (…) des refrappeurs qui utilisent des rouleurs de province pour écouler leurs pièces mêlées à des authentiques, jouant sur la bonne foi des collectionneurs. » Rollin et Feuardent réclament même que l'administration des monnaies poursuive ces « émissions clandestines ». Le mot est lâché.

Et puis, quelques lignes plus loin, cette phrase qui change tout :

« M. Rousseau, ayant été longtemps attaché à la Monnaie de Paris, a eu des occasions uniques pour obtenir des graveurs et des diverses monnaieries de province de ces merveilles dans les séries modernes que personne ne possède. »

Des occasions uniques. Des merveilles que personne ne possède. Dans l'introduction d'un catalogue qui vient de dénoncer le maquignonnage… Voilà une déclaration pour le moins étrange dans un catalogue de vente.

Monnaies nationales de France. Collection de M. J. Rousseau. Introduction pages VI et VII. Rollin er Feuardent | Bibliothèque nationale de France
Monnaies nationales de France. Collection de M. J. Rousseau. Introduction pages VI et VII.
Rollin er Feuardent | Bibliothèque nationale de France

La suite confirme ce que l'introduction suggère. En parcourant le catalogue, les mentions « frappe postérieure » reviennent régulièrement. Le numéro 1677 résume à lui seul tout le problème : un Sol 1793 AA Metz, décrit comme « frappe moderne », avec des différences précises relevées par les experts — quatre points remplaçant la grenade, deux gros et deux petits.

Monnaies nationales de France. Collection de M. J. Rousseau, page 124 Rollin er Feuardent | Bibliothèque nationale de France
Monnaies nationales de France. Collection de M. J. Rousseau, page 124
Rollin er Feuardent | Bibliothèque nationale de France

Quelqu'un a refrappé cette pièce. Avec les bons coins, le bon métal, la bonne tête… mais pas au bon moment.

Le numéro 1677 éclaire tout. Ces « contacts au sein des monnaieries de province », ces “occasions uniques” — on comprend maintenant ce qu'elles ont produit concrètement. Des refrappes, des essais, des pièces constitutionnelles qui surgissent au milieu du XIXe siècle et qu'on retrouve aujourd'hui dans des collections aussi prestigieuses que celle de Margolis. Des pièces que personne d'autre ne possède — et pour cause !

Refrappe Sol à la balance, 1793 AA PCGS Europe | Vente Margolis Stack's & Bowers
Refrappe Sol à la balance, 1793 AA
PCGS Europe | Vente Margolis Stack's & Bowers

Mais pourquoi s'arrêter aux monnaies constitutionnelles ? Rousseau a aussi refrappé des médailles de la Révolution de 1848. La logique est simple, presque brutale : s'il y a un coin disponible, on frappe. L'accusation gravée sur le jeton commence à prendre une forme très concrète.

Je continue à parcourir le catalogue. Et là, une section m'arrête net.

La dictature du Général Cavaignac. Le fameux concours monétaire de 1848. Rousseau possède tout — le concours complet en étain, en bronze, en argent et en or, tenu de M. F. de Saulcy. Une version en étain tranche inscrite, celle destinée à l'exposition. Des séries de 5 francs en étain tranches inscrites, d'autres tranche lisse.

Et puis une section à part : « Pièces du même concours frappées pour les graveurs. »

Deux piéforts. Un en or, l'autre en argent de l'essai de 20 francs d'Allard, avec « PIÉFORT CONCOURS MONÉTAIRE » gravé sur la tranche.

Monnaies nationales de France. Collection de M. J. Rousseau, page 161/ 167 Rollin er Feuardent | Bibliothèque nationale de France
Monnaies nationales de France. Collection de M. J. Rousseau, page 161/ 167
Rollin er Feuardent | Bibliothèque nationale de France
Piéfort de 20 francs 1848, Alard. Musée Carnavalet-Histoire de Paris | Photo ADF
Piéfort de 20 francs 1848, Alard.
Musée Carnavalet-Histoire de Paris | Photo ADF

Pardon ? Des piéforts du concours de 1848, « frappés pour les graveurs » ? Je m’étais toujours demandé qui avait fabriqué ces curiosités. Et si… ?

Voyons ça de plus près.

Les pièces frappées hors concours ne sont pas le travail d'une poignée de graveurs bricolant chacun dans leur coin. La qualité est trop homogène, la cohérence trop évidente. C'est une opération coordonnée.

Coin de 5 francs 1848, Alard. Musée Carnavalet-Histoire de Paris | Photo F. Neuwald
Coin de 5 francs 1848, Alard.
Musée Carnavalet-Histoire de Paris | Photo F. Neuwald

Du côté des graveurs, le tableau est simple : seuls les coins d'avers leur ont été restitués après le concours. Sans revers, impossible de frapper quoi que ce soit. Et ceux qui n'ont remporté aucun prix n'ont ni été dédommagés, ni eu le temps ni les moyens de recommencer à leurs frais.

Du côté de Rousseau, au contraire, aucun problème d’intendance ! Il a ses entrées à la Monnaie de Paris — contacter les graveurs du concours ne lui pose aucun problème. Il dispose des moyens financiers : 103 000 francs encaissés au Cabinet des Médailles. De quoi racheter des coins aux graveurs, leur commander de nouveaux revers, financer les frappes, avancer sur les métaux — or, argent, bronze. Il a déjà fait tout cela : les Souvenirs numismatiques de la Révolution de 1848 le prouvent, coins rachetés, refrappes assumées dans plusieurs métaux. Rollin et Feuardent, dans leur préambule, ne laissent aucun doute sur ses habitudes avec les monnaieries de province. Et il a la boutique — les clients, le réseau, la vitrine.

Racheter les coins. Commander les revers. Financer les frappes. Écouler les pièces.

Tout cadre.

En regardant de plus près cette vente de 1861, autre chose cloche. Un grand collectionneur qui vend sa collection, c'est reconnaissable : un thème dominant, une cohérence, quelques pièces hors sujet glissées là par coup de cœur ou cadeau d'un confrère. C'est la matérialisation d'une passion, pas un inventaire éclectique.

La vente Rousseau, elle, ressemble à autre chose. Environ 150 gauloises, plus de 250 carolingiennes, plus de 550 royales, près de 1 350 modernes — et j'en oublie. En tout : 2 708 monnaies. De tout, en nombre, couvrant toutes les périodes sans exception.

Ce n'est pas le médailler d'un collectionneur. C'est un fonds de commerce !

Je repose le catalogue Rollin et Feuardent et je repense au jeton. Ce petit bronze octogonal croisé par hasard un soir sur la base du Carnavalet, entre deux médailles de corporation sans intérêt. Copie et Falsification des Médailles. Cabinet Secret. Quelqu'un, en 1849, a pris la peine de faire graver tout ça…

Poinçon de 10 centimes 1848, Alard. Musée Carnavalet-Histoire de Paris | Photo F. Neuwald
Poinçon de 10 centimes 1848, Alard.
Musée Carnavalet-Histoire de Paris | Photo F. Neuwald

En découvrant le jeton, j'avais trouvé ça gonflé. Maintenant je trouve ça plausible. Très plausible. Car Rousseau, si l'on suit le faisceau d'indices accumulés, n'aurait pas été un faussaire de bas étage. Pas un bricoleur du dimanche grattant des coins dans sa cave. Plutôt un opérateur — méthodique, bien introduit, bien financé. Un homme qui connaissait les rouages de la Monnaie de Paris de l'intérieur, qui savait où trouver les coins, qui pouvait payer les graveurs, financer les frappes et écouler la marchandise depuis sa boutique du Palais-Royal. Une machine bien huilée, quelque part entre le commerce intelligent et l'émission clandestine.

Mais un point me taraude — et il est de taille. Rousseau semble issu d'une famille modeste. Un salaire d'employé de la Monnaie de Paris ne suffit pas à constituer une collection vendue 103 000 francs de l’époque, même en achetant malin et en revendant mieux. Les refrappes ? Trop modeste comme activité pour expliquer une telle mise de départ. Alors quoi ? Une fabrication de fausses monnaies de collection à plus grande échelle ? La création de toutes pièces de faux trésors monétaires ? Sa proximité avec Fillon pourrait le laisser penser. Une étude approfondie des monnaies vendues au Cabinet des Médailles serait la bienvenue. Mais ça, c'est une autre enquête.

Cependant, un faisceau d'indices, aussi solide soit-il, n'est pas une preuve. Il me manque le smoking gun. Fin juin, notre ami Philippe Théret devrait avoir des nouvelles de l'exploration des archives du musée Carnavalet. Avec un peu de chance, elles livreront ce que le reste n'a pas encore dit.

L'affaire n'est pas bouclée, donc. Juste en attente.

Rendez-vous cet été pour la suite de l’enquête !

Merci à tous ceux qui m'ont aidé dans cette enquête : Laurent Bonneau, Vincent Genevieve, PE Kauff, Jean-Yves Kind, Eric Le Sabazec, Philippe Théret

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